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lundev, un esprit libre

Nous ignares des banlieues, laissons leur le pouvoir

Publié le 8 Février 2016 in Banlieues démocratie

Nous ignares des banlieues, laissons leur le pouvoir

La question des banlieues est encore et plus que jamais d’actualité….

Qu’il s’agisse d’établir le macabre décompte des morts par arme de guerre dans les cités marseillaises, où il ne se passe plus de mois sans nouvelle victime, qu’il s’agisse d’évoquer le lit du terrorisme tel que le dénonce Malek Boutih dans son rapport de juin 2015 « Génération Radicale » où il parle de « l’explosivité des banlieues des pôles urbains » et met en avant le fait « qu’une grande partie de la jeunesse se détourne de notre modèle de société », qu’il s’agisse enfin et plus simplement de la délinquance ordinaire que nous nous contenterons d’apprécier à travers le prisme de la longue liste des 751 Zones Urbaines Sensibles du ministère de la ville, les quartiers difficiles rythment l’actualité, les discussions, les actions où plutôt bien souvent les réactions publiques.

Que faire ?

Bien des rapports ont vus le jour ces dernières décennies, souvent en vain. Plus récemment, celui de Bacqué-Mechmache de juillet 2013 « Pour une réforme radicale de la politique de la ville » a cependant soumis nombre de propositions intéressantes (30) et abouti à certaines actions pour dynamiser les quartiers difficiles. Une première évaluation assez positive émane de l’enquête de l’association des maires ville&banlieues de France de mai 2014 sur « Les maires des villes de banlieue et la participation citoyenne ». Partant de constats tels que « Les habitants des quartiers populaires, persuadés de ne pas compter aux yeux du monde politique, se sentent ignorés, dévalorisés » le rapport aboutit assez naturellement à la conclusion que « l’échelon local, celui des quartiers, est apparu comme le lieu le plus propice au développement de la démocratie participative ». Mais si la pertinence des conseils de quartiers par exemple est mise en avant, l’enquête souligne également la faiblesse des budgets alloués et finalement le peu de pouvoir ainsi délégué, et préconise de renforcer le « faire avec les habitants » par rapport au « faire pour les habitants ».

Des motivations louables, mais sont-elles à la hauteur des enjeux ?

Un constat simple : l’ignorance

Non il ne s’agit pas là du manque de culture présumé bien souvent attribué à une grande partie des populations des cités. Il s’agit bien au contraire de l’ignorance de la majorité des commentateurs, et plus encore des responsables publics, face à la réalité intime de la vie dans ces quartiers. Pour une raison simple : dans leur immense majorité ils n’y habitent pas.

Le rapport d’enquête précité ne se prive d’ailleurs pas de rappeler que « les pratiques et les représentations sociales, qui conditionnent les idées et les projets des élus, sont profondément marquées et dépendantes des conditions d’existences de ces mêmes élus : âge, sexe, catégories socioprofessionnelles, revenus, quartier, type d’habitation, etc »

Nous pouvons alors établir une hypothèse sérieuse : comme la majorité des personnes qui commentent et décident vivent dans l’ignorance profonde du quotidien de ces quartiers, leurs solutions et projets, privés de perception fine du terrain, sont régulièrement voués à l’échec précisément en raison de leur déconnexion de la réalité.

Une solution simple et radicale : déléguer le pouvoir

Puisque la plupart d’entre nous ne connaissent rien à la réalité des banlieues, alors laissons le pouvoir à ceux qui la connaissent le mieux : leurs habitants.

Le rapport d’enquête mentionnait bien que, dans les quartiers, ceux qui participent sont les plus motivés, éduqués, qualifiés... mais la majorité silencieuse non. Donc pour que cette majorité, pensante bien que silencieuse, s’exprime, il faut mettre plus de démocratie dans ces quartiers.

Plus de démocratie, c’est par exemple garder le concept du conseil de quartier, sauf qu’au lieu d’en désigner les membres comme actuellement ceux-ci seraient élus par les habitants du quartier. Ces élus de quartiers, qui seront peut être les mêmes que ceux qui participent aujourd’hui, c’est–à-dire les plus éduqués ou qualifiés, se retrouveraient cependant dans une logique différente : il s’agirait moins pour eux de s'extraire de la cité pour s'intégrer aux instances dirigeantes de la commune, que de se faire élire et convaincre la majorité la plus silencieuse.

Enfin pour que cette élection ait du sens il est indispensable qu’elle soit assortie d’un véritable pouvoir local attribué aux élus de quartier : une véritable compétence sur la vie locale en terme d’urbanisme comme en terme de vie quotidienne, avec une part effective et proportionnée du budget de la commune à disposition.

La population du quartier, minoritaire au sein de la commune, se retrouverait de fait majoritaire dans cette élection locale au quartier, et ferait peser toute sa science du quotidien dans la mise en place de solutions. Il ne s’agit plus d’associer la population aux décisions, mais de prendre un virage radical en considérant au contraire les instances de la commune comme associées aux décisions du quartier.

Comment s’y prendre ?

La solution peut paraître simple voire simpliste … Si le concept est aisé à comprendre, à sentir, à concevoir, juridiquement en revanche c’est sans doute une autre histoire. Mais les difficultés dans ce domaine ne devraient pas s’ériger en barrières infranchissables. Ne peut-on commencer simple, pragmatique ? Des élus motivés ne peuvent-ils expérimenter, pratiquer une délégation de fait, à défaut d’une délégation avec un cadre légal qui demanderait du temps ? Si les prémisses sont bons, le politique s’en emparera et le juridique suivra.

Il s’agit de jouer sur des concepts forts : miser sur la liberté et la responsabilité. La liberté de se constituer un conseil de quartier ou non, la responsabilité de prendre en charge des missions locales, au plus près des habitants, par les habitants eux-mêmes.

Parce que la majorité silencieuse des cités difficiles est très probablement la première victime de la gangrène délinquante ou radicale qui la ronge, donnons-lui les moyens de lutter de l’intérieur. Expérimentons, acceptons d’échouer ici ou là, mettons en lumière les quartiers où l’expérience fait reculer le chaos. Ne relâchons rien, si la solution n’est pas connue à l’avance, le processus pour la trouver l’est peut être….

Les moyens ? Il ne s’agit que de déléguer une part de la gestion budgétaire, pas de compter sur une perfusion supplémentaire illusoire. Et puis les moyens ne sont pas uniquement financiers, ils peuvent se traduire par l’utilisation partielle des compétences techniques et matérielles de la commune qui se placerait au service de ces quartiers.

Certains crieront sans doute au scandale, agiteront les chiffons rouges d’un risque de prise de pouvoir communautaire. Mais il ne s’agit pas de créer des zones de non-droit, qui le sont d’ailleurs bien souvent déjà, mais au contraire de recréer du droit et de la responsabilité à la base même des territoires les plus délaissés de la République.

Pourquoi ne pas faire renaître le pouvoir par le bas, plutôt que par le haut. Oui, pourquoi pas ?

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